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Publié par Frédéric Baillette

«Chivying the spondule», W. Heath Robinson (1910)


    Ce curieux divertissement «pour couples sur le point de se fiancer» a été publié le 7 septembre 1910 dans le magazine illustré The Sketch (weekly journal destiné à un public bourgeois et aristocratique). Il fait partie d’une série intitulée : «Little Games for the Holidays», où son auteur, William Heath Robinson, met en scène des distractions aussi cocasses que farfelues (voir sur ce même blog : «Heath Robinson contraption“, ou les dingueries d'un so british artiste») : 
    Des jeux extravagants aux, parfois, énigmatiques dénominations, comme ici «Chivying the spondule» que l’on pourrait éventuellement traduire par «Pousser la vertèbre »… ou « Harceler les vertèbres» ?
    Chivying (ou chivvying) signifiant presser avec insistance une personne (hésitante) pour arriver à ses fins et renfermant l’idée d’importuner en «s’imposant [par exemple] à quelqu’un sans invitation» («as in bothering – to thrust oneself upon (another) without invitation» – Thesaurus).

    Spondule provient, très certainement, du grec spondulos, dont une des déclinaisons (son vocatif [1]) est spondule.
    Spondulos, ou spondylus en latin, est l’ancien nom des vertèbres et plus spécifiquement celui de la deuxième vertèbre du cou… (voir aussi Pierre Vincent, Dictionnaire illustré).

    Nous n’avons toutefois trouvé qu’une seule occurrence de spondule sur Gallica (site de la Bibliothèque Nationale de France), dans un ouvrage de 1908, traitant de l’ordre des Trinitaires d’Arles qui, en 1533, a remis au chirurgien de François 1er (Guillaume le Vavasseur), entre autres reliques saintes, «un os du cou de saint Roch appelé spondule» [2]…  Un ossement sacré par ailleurs appelé spondile…  ou spondyle ! Selon, sans doute, que les historiographes empruntent au grec ou au latin.
    Selon d'autre sources, le latin spondylus se déclinerait en jointure, puis vertèbre. Spondyle porte ainsi l’idée d’une articulation entre deux parties (par exemple, deux coquilles). Aussi est-il employé pour nommer différents coquillages bivalves, comme le spondylus spinosus, hérissé d’épine (parfois appelé «huître épineuse»).
    N'y-aurait-il pas dans le spondule de Heath Robinson un clin d’œil au baguier de fiançailles, boîtier à charnière s’ouvrant tel un coquillage… ?

    Le spondyle est également le nom d’un insecte coléoptère de la famille des longicornes (le Spondyle Buprestoïde), d’un vert blanc ou d’une chenille, voire d’une « personne décharnée »...
 

Morin Jean-Baptiste, Dictionnaire étymologique des mots français dérivés du grec, 1803, p. 471

 

Claude Lancelot, Le Jardin des racines grecques, Paris, Hachette, 1824, p. 245

 

    Spondulos et spondyle auraient été aussi employés pour désigner des jetons ou des pièces de monnaie (leur empilement rappelant la sinuosité d’une colonne vertébrale…).

    Plus récemment, un Urban dictionary mentionne deux emplois argotiques de spondule, signalés par des internautes. Le premier pour désigner une somme d’argent («That's five spondules you owe me»), l’autre, plus triviale, pour parler d’une «personne obsédée par le sexe, mais qui n'arrive généralement pas à en trouver» («That dude is such a spondule, maybe he should think about paying for it»). Mais nous n’avons trouvé aucune autre trace de cette dernière acception qui pourrait se révéler intéressante pour éclairer le choix de «Chivying the spondule» comme titre.

    Et, pour conclure (même si cela n’a guère à voir avec le spondule de Heath Robinson), Spondule est depuis 2022, le nom d’un personnage d’une bande-dessinée post-apocalypse, disponible sur Webtoon : 3rd Voice où deux marginaux affrontent des forces qui leur échappent.
 

La parade nuptiale des corps burlesques
    Quoi qu’il en soit, ce couple de tourtereaux matures, s’apprêtant à s’engager dans la voie du mariage, échange galamment, à l'aide d’improbables «raquettes», un volant suspendu à une baudruche. Un fragile ballon qui, à tout moment, peut mollir et se dégonfler… Comme semble le souligner le «volant» gisant à terre, à côté du coffret du jeu.

    Cette adaptation inouïe du badminton relève du gag. C’est une farce s’apparentant à une pantomime ou un numéro de cirque. Les contorsions de ces «corps acrobatiques» rappellent celles des «corps muets du burlesque» [3]. Le couple, comme en lévitation, forme un duo comique, presque clownesque. La désarticulation des corps, comme suspendus, est en décalage avec le standing corporel affiché par leur «déguisement» de classe :

  • Toilette aristocratique, pour Madame : taille de guêpe mettant en relief son postérieur – voir à ce sujet «Miss… Shuttle-Cock : Croupe en liège, têtes en plumes» –, chapeau victorien ridiculement volumineux, à la composition florale envahissante, posé en équilibre sur un chignon dit «en bouton de soupière». Un échafaudage à la mode dans les années 1900-1910, jugé, alors, d’autant plus élégant qu’il était imposant !
     

 

  • Mise de rond de cuir pour Monsieur, fonctionnaire à bésicles qui vient de quitter son bureau et la paperasse qui s’y entasse… pour s’ébattre avec l'élue de son cœur, en Chivying the spondule. Pour s''employer à un jeu de renvois emberlificotés (à l'image des ficelles ondulantes, à l'extrémité desquelles virevoltent des raquettes). Un batifolage auquel se plie une dulcinée qui se tortille devant l'insistance des avances, s'évertuant à retourner (repousser ?) un «volant» oscillant tel un pendule. Des gesticulations et des déhanchements répétées qui mettent à mal ses vertèbres… ? Au risque de déclencher une Spondylarthrite ankylosante (inflammation chronique des articulations des vertèbres et du bassin)...

    Il y a du grotesque dans cette commune envolée qui tient de la parade nuptiale. Dans ce ballet aérien (l’amour ne donne-t-il pas des ailes !) où la cambrure de la dame défie les lois de l’anatomie et de la bienséance, où la cassure révérencieuse du binoclard décati rappelle une génuflexion de demande en fiançailles.

    Ces corps burlesques sont (bien sûr) destinés à faire rire, tout au moins à sourire, par l’incongruité de leur aérienne mise en scène.
    Corps voltigeant, ils ne prêtent pas à rire par leur maladresse mais, tout au contraire, par une stupéfiante (et improbable) maîtrise relevant de la pitrerie.
   Heath Robinson se mue ici en marionnettiste, faisant adopter à ses personnages des postures disloquées, presque «grimaçantes», à s’en déboîter les vertèbres...

    En 1900, Bergson observait déjà que «le dessin est généralement comique en proportion de la netteté, et aussi de la discrétion, avec lesquelles il nous fait voir dans l’homme un pantin désarticulé. Il faut que cette suggestion soit nette […]. Mais il faut aussi que la suggestion soit discrète, et que l’ensemble de la personne […] continue à nous donner l’impression d’un être qui vit[4]
 

Notes :
[1] Le vocatif exprime «l'interpellation directe ou l'invocation d'une personne (ou d'une chose) au moyen d'un appellatif (nom propre ou terme d'adresse)». Wikipedia.
[2] Paul Deslandres, L’Ordre des Trinitaires pour le rachat des captifs, chapitre «Les reliques de saint Roch», 1903, p. 601.
[3] Voir Olivier Mongin, Éclats de rire. Variations sur le corps comique, Paris, Seuil, 2002, p. 12.
[4] Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Presses Universitaires de France, 1956 (103ème édition), p. 23.

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