Un volant d'opérette (1898)
Cette affiche d’une opérette a retenu notre attention, car au-delà de son esthétique, sa mise en scène entre en résonance avec l’histoire du « jeu du volant » et tout particulièrement avec la place occupée par ce divertissement dans la «fabrication» de jeunes filles vertueuses [1].
Qualifié de sage et surtout d’innocent par tous les garants de l’ordre moral et autres mères-la-pudeur (sans doute charmés par la pureté éthérée, voire virginale, de l’angélique emplumé), le volant était un amusement convenant tout particulièrement aux demoiselles de bonnes familles. Ainsi avait-il les faveurs des pensionnats pour jeunes filles (établissements majoritairement confessionnels et, à une moindre échelle, laïcs), mais aussi des couvents, autant de lieux d’enfermement «dirigés avec soin» par des mères-supérieures ou des directrices agissant en Majesté (voir plus loin).
Le Volant constituait un gentil passe-temps, une des amusettes jouées quasiment sur place, permettant de distraire les pensionnaires, évitant qu’elles ne rêvassent et ne conciliabulent, durant les temps de récréation, tout en facilitant leur surveillance.
L’objectif affiché de ces institutions disciplinaires (Michel Foucault [2]), qui proliférèrent au XIXème siècle, était alors de former «des filles tendres et soumises qui deviennent des épouses vertueuses et des bonnes mères», comme relevé, dans un prospectus vantant les mérites d’un de ces établissements, et cité par Rebecca Rogers dans son étude sur Les Bourgeoises au pensionnat. L’éducation féminine au XIXème siècle [3]).
Ainsi, dans les allées et sur les pelouses des pensionnats féminins, «espaces “naturels” soigneusement clos» (Rebecca Rogers), ceints de hautes murailles et de grilles, les demoiselles occupaient leurs récréations en jouant tranquillement au volant, mais aussi aux Grâces [4] et au croquet, des jeux calmes ne nécessitant que peu d’efforts et de déplacements (voir, sur ce même bloc : «Le Volant, un jeu pour les filles»).
Vers 1906, Carte Postale, Pensionnat de Mlles Méchein et Pinot – 22, rue du Bourdon-Blanc, Orléans (raquettes, jeu des Grâces, croquet)
Le volant venait ainsi combler l’oisiveté d’austères et strictes institutions, hyper réglementées, où les pensionnaires, étaient avant tout préparées à accomplir les tâches domestiques incombant à leur futur rôle de mère et maîtresse de maison.
Et même si certaines directrices développaient (tout au moins dans leurs discours) une vision active, voir potentiellement émancipatrice, de la «féminité française», en fournissant un «savoir solide», ce plus était «clairement confinée au sein de la sphère domestique», afin de leur permettre de remplir «avec intelligence et dévouement leur sainte et noble mission» [5].
Dès lors, le jeu du volant participait de la construction (morale) de la demoiselle bien éduquée, en phase avec l’idéologie sexuée dominante du moment : gracieuse, disciplinée (si ce n’est soumise) et respectable, c'est-à-dire pure (ignorante des choses de la vie et vierge de tout péché). Une « sainte », bonne à marier.
En effet, si certains établissements huppés pouvaient offrir un enseignement encyclopédique diversifié et stimulant, agrémenté d’une formation artistique (dessin, piano, danse), le mariage restait toujours l’objectif final. L’élargissement des capacités n’ayant alors pour seul but, ouvertement affiché, de faire de ces femmes cultivées de «meilleurs partis sur le marché matrimonial» [6].
Les prétentions des institutions moins distinguées restaient elles bien plus terre à terre et prosaïque. Un manuel de 1865, édité par l’ordre des Ursulines, par exemple, soulignait que «rien ne rend une jeune pensionnaire plus intéressante qu’une docilité parfaite : même si elle manque d’intelligence, de talent et de grâce naturelle, tant qu’elle est docile, on est forcé de la louer et de l’aimer» [7].
Ces attentes sont, en quelque sorte, synthétisées dans les premiers couplets du tableau ouvrant l’opérette des Demoiselles des Saint-Cyriens. Un tableau dansé, intitulé « L’Institution Majesté », auquel participent les trois principales protagonistes, Daisy, Hélène et Blanche, ainsi que toutes les pensionnaires :
«Amusons-nous, mais sans tapage,
Choisissons les jeux de notre âge.
Jouons aux grâces, au volant,
C’est un exercice excellent
Pour jeune fille de famille.
Amusons-nous, mais sans tapage,
Choisissons les jeux de notre âge.
Et pas au cheval fondu [[8]],
C’est expressément défendu.
Le cheval fondu, ma chère,
est contraire, bien entendu,
Aux manières dont on s’honore
dans ce pensionnat réputé
Que dirige avec soin madame Eléonore
Éléonore Majesté.
Éléonore, Éléonore.»
Mais, comme indiqué par l’affiche de cette pièce légère, les prudes demoiselles ne vont pas tarder à abandonner leurs enfantines jongleries, délaisser raquettes et volants, pour «profit[er] de la nuit» et s’éclipser «sans bruit», faire le mur, et «vit’ fil[er] vers Saint Cyr !» (au lointain se fait entendre l’appel d’un clairon, à l'instar du démoniaque «Chant des sirènes»). Une «escapade» nocturne, une «belle» (comme disent les bandits-évadés), pour s’empresser de rejoindre le «jeune et beau» Saint-Cyrien. Un «chic» type qui, « au lieu de marcher par terre, […] galope, à cheval» et se tient «tout droit» sur sa selle ! Un maintien, une virile rectitude, figure ithyphallique du militaire «droit dans ses bottes», qui subjugue toutes les pensionnaires, entonnant en cœur :
«Comme ils sont droits
Comme ils sont droits sur leurs selles !
Qu’ils défilent avec chic !
C’est pour nous, mesdemoiselles, qu’ils sont chics
Qu’ils sont chics ! Ah ! quel chic ! »
(p. 9 de la partition).
Mais l’amour de l’élève de Saint-Cyr, de cet élégant et distingué qui ne «connaît pas de rival», «est-il sincère» ?
«Quand un élève de Saint-Cyr
Vous dit tout bas, l’âme ravie
“Je suis à vous et pour la vie”
Croyez-vous donc qu’il peut mentir ?
[…]
Faut-il croire à ce grand désir ? »
(Partition, p. 16-17, 18 et suivantes)
Au final, la délicieuse joueuse de volant, à l’affriolant décolleté, est présentée comme une jeune fille en fleur. Une coquette rosière qui s’épanouit et ne demande qu’à être cueillie. C’est une chair palpitante, prête, comme le volant qu’elle se prépare à lancer, à faire grand bond vers l’inconnu, à voler de ses propres plumes et se faire enlever pour s’offrir au fringuant cavalier.
La posture de la demoiselle, joli «tendron» s’apprêtant à lancer un volant, ce «cœur» à la virginale corolle (comme le chantaient les poètes – voir, «Le volant, aux nues de la poésie !»), en direction du bel uniforme, rappelle l’attitude de l'intimidée «Pucelle», lithographiée en 1791 par John Raphaël Smith (estampe déjà présentée dans : «Le Volant un jeu de Pucelle ?»).
Quant au finement moustachu, coiffé d’un conquérant casoar emplumé de tricolore, qui, de sa plongeante altitude, lorgne sur le corsage de la fraîche ingénue, il est au garde-à-vous, prêt à servir (la France ?) ! Prêt à emporter la belle, à la rapter, sur son fougueux étalon vers «la chambre des amours»…
L’affiche campe bien une distribution sexuée des rôles (encore d'actualité), celle d’une innocente et naïve proie, d’une mignonnette Lolita, qui telle la blanche chèvre de Mr Seguin rêve de gambader, de vivre et, ici, de découvrir l’amour, au risque de se faire croquer par un «loup», un mâle dominant, aguerri et aux toujours aguets ! [9]
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Une version numérique de cette lithographie, désormais tombée dans le domaine public, est téléchargeable sur le site Elle illustre également la couverture de la partition éditée par la maison d’édition parisienne Heugel et Cie, reproduite ci-dessus |
Remerciements à Jean-Jacques Bergeret pour sa relecture.
Notes
[1] ↑ Cf. Pierre Péju, Métamorphoses de la Jeune Fille (Oppression, échappées et émancipation à travers les siècles et les histoires), Paris, Robert Laffont, 2023.
[2] ↑ Voir Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
[3] ↑ Rebecca Rogers, Les Bourgeoises au pensionnat. L’éducation féminine au XIXème siècle. Traduit par Céline Grasset, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015. Disponible sur OpenEdition Books. Chapitre VI, «Les Pensionnats : espace, culture et identités féminines», pp. 211-255.
[4] ↑ Le jeu des Grâces, «jeu fort agréable auquel les dames aiment à s’exercer», s’apparentait au jeu du volant. Il consistait à lancer, attraper («recevoir») et renvoyer à sa compagne un petit cerceau à l’aide de deux bâtonnets. Un jeu qui, selon Élisabeth-Félicie Bayle-Mouillard, présentait «beaucoup de poses coquettes». (Cf. «Jeu des Grâces», in Élisabeth-Félicie Bayle-Mouillard, Nouveau manuel complet des jeux de Société, renfermant tous les jeux qui conviennent aux jeunes gens des deux sexes, Paris, Librairie Encyclopédique de Roret, 1846, pp. 48-49. Disponible sur Google Livres. ↑
[5] ↑ Discours daté de 1866, 1868, cité par Rebecca Rogers. Op. cit.
[6] ↑ Ibidem.
[7] ↑ Le nouveau manuel de piété à l’usage de la jeune pensionnaire, 1865, cité dans Gibson, Social History…, p. 186. Cité par Rebecca Rogers, op. cit.
[8] ↑ Le Cheval fondu est un jeu de garçon où un joueur sert de monture à un camarade, porté sur son dos ou juché sur ses épaules. L’équipage caracole ainsi ou guerroie contre un autre attelage. «Fondu est un terme de marine, et il signifie, coulé à fond, enfoncé, abaissé. [Au jeu du cheval fondu], un enfant se baisse et présente son dos sur lequel monte un de ses camarades qui se fait porter ainsi.» Cf. Jean F. Andry, Dictionnaire des Jeux de l’enfance et de la jeunesse chez tous les peuples, Paris, Chez H. Barrou, 1807, p. 69.
En 1858, l’Abbé Laurence de Savigny présentait le Cheval fondu comme un jeu rappelant fortement le jeu de saute-mouton : un premier joueur «courbe les reins, baisse la tête, et se place en travers de façon à ce que le second, qui sautera par-dessus lui, lui passe, en l'air, entre la tête et les jambes. Aussitôt que le second a sauté, il se courbe en se tenant à une distance de quelques pas, sans que le premier quitte sa position. Le troisième franchit le premier et le second», etc. etc. (Abbé Laurence de Savigny, Le Bonheur des enfants, Paris, Aubert et Cie, 1858, pp. 47-48). ↑
[9] ↑ À lire, sur le blog «Entre les lignes, entre les mots», d’Élodie Tuaillon-Hibon, «Mr Seguin, où comment de toutes jeunes filles sont punies de vouloir vivre…», 13 février 2024.
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