Une médiévale «joyeuse» partie de volant…
Cette illustration, figeant une médiévale partie de volant entre une gente damoiselle et un page, agrémente un très bel mais intrigant ouvrage paru en 1873 sous le titre Present Pastimes of Merrie England.
L’objet de 32 pages est présenté comme l’interprétation d’un «ancien manuscrit» (Ancient Mss., comme indiqué sur sa couverture). Il se compose de dix récits en vers, élucubrant sur différents divertissements qui auraient embelli le quotidien d’un moyen-âge idéalisé, comme nous le verrons, par les nostalgiques d’un âge d’or, nimbé d’harmonie sociale…
Ce recueil imagé est l’œuvre de Sir Francis Cowley Burnand (1836-1917), dramaturge burlesque particulièrement prolifique (55 œuvres théâtrales à son actif) et auteur, durant 45 ans, de sketchs et illustrations humoristiques pour le magazine satirique The Punch (dont il fut rédacteur en chef de 1880 à 1906 [1]).
Les lithographies aux riches coloris sont de l’architecte, puis, artiste, James Edward Roger (1838-1896), qui quelques années auparavent (en 1869) avait publié Ridicula rediviva. Silly Medieval Poems, soit des «comptines médiévales stupides», des ritournelles populaires, accompagnées d’illustrations humoristiques) (26 pages, éditeur Macmillan and Co). Ce livre pour enfant fut suivi, en 1871, d’une publication similaire : Mores Ridiculi.
Old Boniface he loved good cheer,
And drank his glass of Burton
And when The nights grew sultry hot
He slept without a shirt on. [2]
Chaque fabliau de Present Pastimes of Merrie England est accompagné d’une illustration pleine page présentant le passe-temps abordé : Cat's-Cradle [jeu de ficelle, dit «Berceau du chat»] - Music - Dancing - A Bicyclopaedia - The Angling Uncle and His Niece - Croquet - The Boating Boaster - Billiards - Battledore and Shuttlecock – Cricket (Voir ci-dessous l’ensemble de ces illustrations dans leur ordre d'apparition).
De surprenantes occupations ludiques, pour certaines totalement incongrues, voire saugrenues, car en partiel ou total décalage avec la réalité de l’époque.
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Ainsi, la représentation du jeu de billard est-elle totalement anachronique. En effet, si la première table de billard connue date de 1469 (donc vers la toute fin du Moyen-Âge), le jeu, qui est une variante d’intérieur du croquet ou palle-mail (en France), consistait alors à faire passer une «bille» en bois sous un ou des arceaux et à faire tomber une quille (le «Roi»), à l’aide d’un «maillet». Une crosse recourbée (appelée ball-yard en Angleterre et bilhard ou billard en France) qui s’affinera pour progressivement se transformer en queue de billard.
Ces illustrations s’avèrent être des productions sciemment artificielles. Elles sont le reflet amusé d’une vision supposée heureuse d’un passé enjolivé, matinée de britannique humour. Presqu’un pastiche. Parodie d’un soi-disant âge d’or, à tout jamais disparu.
La plupart ne sont que la transposition d’activités récréatives du XIXème siècle, mises en scène dans une atmosphère moyenâgeuse chatoyante, avec costumes d’époque et décorum idoine.
C’était mieux avant !
Les auteurs tournent ainsi en dérision une perception idyllique, embellissant un temps passé, considéré comme privilégié par les nostalgiques d’un prétendu «bon vieux temp». Un temps jadis heureux dont l’harmonieux équilibre aurait été radicalement chamboulé par la révolution industrielle :
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« L’Empire britannique et la question coloniale »,
Revue Française d’Edimbourg, 1er janvier 1898, p. 47.
L’expression Merrie England, notent Jacqueline Simpson & Steve Round dans leur dictionnaire du folklore anglais, «désigne une certaine vision idéalisée du passé, répandue aux époques victorienne et édouardienne, mais dont les racines remontent au début du XIXe siècle et qui perdure encore aujourd'hui.» [3]
Un temps ancien idéalisé, bercé de regrets, «contrastant avec le présent». Mirage d’une époque bénie où l’Angleterre aurait été heureuse, toutes classes sociales confondues : «Les paysans étaient pauvres mais honnêtes, forts et heureux, leurs enfants étaient bien nourris et heureux eux aussi, et le châtelain ou le seigneur du manoir prenait soin de son peuple comme un père prendrait soin de sa famille, tandis qu'un pasteur bienveillant veillait à leurs besoins spirituels.» [4]
Cette dite harmonie sociale, cette gaieté animant et transversalisant toutes les couches sociales, est, par exemple, soulignée en 1843 par le journaliste, historien et essayiste français, Franz de Champagny :
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Franz de Champagny, « De la Civilisation Romaine »,
in Le Correspondant, 1er janvier 1843, p. 198.
Texte republié dans Les Césars. Tome 2, « Les Césars jusqu’à Néron (suite) »,
Paris, Ambroise Bray, 1859 (3ème édition), p. 372.
En 1893, Robert Blatchford publira Merrie England, un influent recueil d’essais à la fois « réquisitoire contre l’organisation sociale actuelle et […] apologie du système socialiste » qui connut un succès prodigieux (deux millions d’exemplaires vendus à travers le monde).
La formule Merrie England, apparue au milieu du XVème siècle chez différents auteurs critiquant la suppression de traditions festives et de jeux populaires par les réformes protestantes et autres restrictions puritaines, trouverait sa source dans un ouvrage du douzième siècle, Historia Anglorum, rédigé en 1150 par Henry de Huntingdon (historien et archidiacre de Huntingdon) qui utilise l’expression «Anglia plena jocis» («L'Angleterre regorge de divertissements»).
Elle trouvera son apogée au mi-temps du XIXème siècle où conservateurs catholiques [5] et socialistes utopistes, tous hostiles au nouvel ordre industriel, se l’approprieront, rêvant de restaurer «the old “Merry England”». Un dessein d'aristocrates privilégiés, de libéraux philanthropes, qu'Engels épinglera dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845). Analysant «l'attitude de la bourgeoisie à l'égard du prolétariat», il dénoncera l'irréalisable et ridicule projet de bourgeois humanistes «de faire revivre la "Merry England" d'antan, avec ses fastes et sa féodalité romantique».
Plus récemment, l'expression a été reprise, en 1993, par le néo-nazi britannique Colin Jordan (qui se revendiquait ouvertement du Troisième Reich), comme titre d’une dystopie orwellienne raciste, décrivant l’avenir dégénéré, d’une Angleterre, contrôlée par une société multiraciale totalitaire imposant ses valeurs multiculturelles, conduisant inexorablement à son déclin (Merrie England – 2000) [6].
«Une plaisanterie au triste front» (Shakespeare) [7]
Or, d’évidence, tous les figurants censés animer ces pastimes sont inexpressifs, impassibles. Ils ne laissent transparaître aucune émotion, pas l’once d’un amusement. Tout au «mieux» affichent-ils un air maussade. Les activités censées les divertir ne semblent leur apporter strictement aucun plaisir. Elles les laissent atones. Aucune réjouissance chez ces automates. L’ambiance est à la morosité ?
Ces saynètes, quelque peu absurdes, sont Imprégnées d’ironie, d’un humour décalé, pince-sans-rire. Un deadpan humour particulièrement affectionné des britanniques, qui puise ses racines dans la malice des fous des rois du Moyen-Âge. L’auteur de ces images brocarde, tourne en dérision, les «adeptes de l’école Merrie England [qui] cherchaient à recréer cet âge d’or et [dont] l'un des principaux outils consistait à réformer les loisirs des pauvres qui, à leurs yeux, avaient clairement perdu à la fois leur innocence et leurs valeurs traditionnelles» [8].
Burnand et Rogers se moquent des nostalgiques qui brossent un tableau pastoral d’une Angleterre médiévale féconde en traditions joyeuses, un héritage perverti par le « progrès ». Ils se gaussent des passéistes qui puisent dans des récits folkloriques pour mettre en lumière le charme et la simplicité de la vie dans l’Angleterre d’autrefois (un héritage auquel George Daniel avait, en 1841, consacré deux volumes : Merrie England in the Olden Time, Londres, Richard Bentley. Volume 1 et volume 2, disponibles sur gutenberg.org, mais aussi au format Flipbook sur MIDZ.)
Avec cet ouvrage, à la couverture chargée d’écritures gothiques, les auteurs se rient de ceux qui rêvaient d’un retour à un temps jadis excessivement et abussivement magnifié.
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Le jeu du volant qui fut particulièrement populaire en Angleterre (mais aussi en France, où des arrêtés et des ordonnances de police tentèrent de l’interdire dans les grandes villes – cf. «Nuisances et interdictions du jeu du volant (XVIIème – XIXème siècle)»), n’échappe pas à ce désenchantement ,à cette ridiculisation, d’une représentation aberrante.
Une austère partie de volant
Sur une terrasse avec vue sur imprenable sur cité fortifiée, deux nobles jeunes gens, armés de battledores, échangent mécaniquement un shuttlecock. Tous deux semblent avoir enfilé, pour le besoin de la moquerie, un déguisement d’époque…
Revêtue d’une pesante houppelande, la gente demoiselle est coiffée d’un hennin. La coiffe en forme de cône allongé (qui pouvait atteindre jusqu’à 1m de hauteur… [9]) est maintenue par une bande de velours carmin et assortie, à son sommet, d’un long voile flottant (dont la longueur variait en fonction du statut social [10]).
Le page attaché à son service, ou le prétendant d’amour transi qui lui donne la réplique, porte un chapeau à bec (un Bycocket), à la mode du XIII au XVIème siècle (le galurin sera par la suite associé à la figure de Robin des Bois). Il est habillé d’une cotte-hardie courte et ajustée, équipée de longues manches pendantes, peu propices aux virtuosités du jeu, si ce n’est à d’embarrassants effets de manches !
Les instruments du jeu, raquettes et volant, ne sont eux nullement d’époque.
Les premières raquettes cordées ne sont apparues (en jeu de paume) qu’au XVIème siècle. En jeu du volant on en trouve une première trace sur un portrait de Charles IX enfant, datant de 1552. Alors âge de 2 ans, le futur roi de France, pose tenant dans ses menottes une mini-raquette cordée et un gros volant (voir «Sur les traces des volants royaux»).
Au moyen-âge, les joueurs de volant utilisaient des raquettes entièrement en bois, des palettes ou des sortes de robustes battoirs (voir, par exemple, une des toutes premières représentations du jeu dans une enluminure ornant la marge d’un manuscrit, un Livre d’Heures, imprimé au tournant du XVème siècle. Cf. «Le jeu du volant : une “drôlerie”»).
Le tamis des battledores (appelés parfois «timbales» au XVIIIème siècle en France [11]) était constitué de parchemin (ou de peau tannée) tendu, aussi le choc avec le volant produisait-il un son très caractéristique qui «plaisait aux enfants» [12]. Cette sonorité valut d’ailleurs au badminton naissant d’être appelé Tomfool (ou plus exactement Tam-phul ») par les Indiens assistant, dans les années 1860 aux premières parties jouées en Inde par les colons britanniques. Le bruit du volant sur le tamis leur rappelant la résonance («tom») d’un tam-tam, et la configuration du volant la forme d’une fleur : phul en hindi [13].
Quant aux tout premiers volants, à se fier aux représentations et mentions disponibles, ils étaient souvent constitués d’un «petit tuïau composé de plusieurs trous où l'on met des plumes», comme indiqué dans un dictionnaire datant de 1706 [14]. Bien éloigné du shape de l’oblongue et compact objet, sur ce tableau, échangé.
La fable de l’invention du battledore et du shuttlecock
La lithographie du jeu du volant, illustre un récit en vers s’étendant sur 5 pages (publiées en annexe, accompagnées d’une traduction de Jean-Jacques Bergeret).
Selon cette affabulation, le terme battledore trouverait sa source en France, dans un Languedoc médiéval (terre de troubadours s'il en est [15]) où les tamis des raquettes étaient garnis de cordes d’or ! Ces bats (raquettes) furent donc appelées Battel-doré (battaille-dorée ?), puis battle-dore et in fine battledore…
Quant à objet qui circulait donc de Battel-doré en Battel-doré, il devrait, selon la légende, son fuselage, puis son anglaise appellation de shuttlecock, au cerveau d’une «rusée et subtile» demoiselle qui sur son métier à tisser faisait aller et venir sa navette (shuttle). Observant sa jeune sœur et son chevalier servant s’évertuer à maintenir en l’air un objet volant (non encore identifié), elle eut l’idée d’améliorer son envol en fixant solidement, à l’aide d’une trame confectionnée avec sa navette (shuttle), d’avantage de plumes de coqs (cock) sur la demi-sphère de liège faisant office de «bouchon». D’où l’appellation de shuttle-cock (ce qui est effectivement, les élucubrations de Burnand en moins, l’étymologie du terme).
Enfin, ceux qui s’aventureront dans la lecture de cette fable et iront jusqu’à son terme découvriront également comment, dans la foulée de sa première trouvaille, la fertile enfant inventa le bilboquet…
Au final, cette image séduisante n’est qu’une fantaisie, une production imaginaire, une plaisanterie, qui se raille d’une vision idéalisée de la vie au Moyen-âge. Elle doit être abordée comme une extravagance, une bizarrerie. La mise en scène fallacieuse d’un Moyen-Âge sans doute bien plus tristounet, que ne le présentaient les laudateurs d’une utopique Merrie England.
BATTLEDORE & SHUTTLECOCK
(BATTOIR & VOLANT)
Une Ballade Légendaire,
Tirée des Manuscrits des Anciens Barbes du Languedoc
(Traduction Jean-Jacques Bergeret)
Sir Tomkyn Hugo Kycke habitait
Le Languedoc, où il était à la tête
D’un clan : Celui auquel aussi j’appartenais. *
Son regard embrassait tout.
Il était fier de son habileté
À créer des jeux,
Et à leur donner des noms ;
C'est lui qui inventa les patins, et il glissait, glissait. **
À la fin de la Guerre civile,
Sir Kycke inventa le « battle d’or ».
Au début, les battles d’or étaient des objets
Constitués de bois et de cordes en or,
Et comme c’était au-dessus de leurs moyens
Personne ne pouvait y jouer exceptés les rois et les reines ;
Les battoirs étaient appelés « bat-tels », et ils
Étaient en or, on disait en français, « doré ».
« Battel-doré », c'est ainsi qu'on les appelait avant que
Les gens ne les nomment « battle d’or».
Maintenant, cela est évident, et montre bien
Comment notre mot « battledore » est apparu.
Car lorsque les battoirs [1] devinrent bon marché
Tout le monde put acheter un « jeu complet »
* Il s'agit d'une remarque du barde lui-même.
** Un vieux verbe languedocien, à l'imparfait de l'indicatif, c'est-à-dire : « Il avait l'habitude de glisser », même après l'invention des patins
Note du traducteur :
[1] Battledore peut se traduire par battoir en français, ces anciennes raquettes, au tamis souvent tendu de parchemin ou de peau tannée, rappelant la forme des battoirs des lavandières.
Dans la suite de la traduction, nous avons préféré conserver le terme de battledore qui nous paraissait plus approprié.
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Alors les artisans ne furent plus tenus
De fabriquer leurs battoirs (battledore) complètement en or,
Mais garnis simplement de peau,
Et ils couronnèrent le volant de plumes ;
Car ce que les raquettes frappaient
Ne s'appelait pas, au début, « shuttlecock ».
« Mais pourquoi “shuttlecock” ? » vous exclamez-vous ;
Une légende nous l'explique ;
Et si cela ne vous satisfait pas,
C'est la chronique qui est à blâmer, pas moi !
Il y avait deux sœurs, l'une était grande,
L'autre toute petite ;
Elle avait de petites mains et de petits pieds,
Et elle était ce que les Français appellent une petite.
La cadette était la plus grande ;
Elle était pleine d’enthousiasme.
Sa voix mélodieuse et son sourire charmeur
Avaient envouté le jeune Ralph de Lysle ;
Ce même Ralph de Lysle ne put jamais apprécier
Le célèbre Sir Tomkyn Hugo Kycke,
Car Sir Tomkyn approchait souvent
Mlle Evelyn pour lui montrer un jeu.
La sœur cadette, Evelyn,
Avait tout juste dix-sept ans ;
Mais l'autre fille de Maître Bukbeck
(Je veux dire l'aînée et la plus petite)
Avait dépassé les vingt-sept ans,
Et savait que la trentaine approchait.
Elle n'était ni belle, ni laide,
Mais brillait par son intelligence
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Alors, Edith, attention, ne gâche pas
Ce qui couronnera heureusement mes efforts
Car Evelyn est l'appât qui l’attirera,
Et d'elle Lady Kycke il fera ;
Sir Tomkyn est d'une richesse immense,
Alors, Edith, ne fais pas d'histoire. »
Sir Tomkyn leur donna des battledores,
Et leur apprit à compter les points ;
Il leur raconta comment son esprit étonnant
Avait forgé le nom de « battledore »,
Mais il était incapable, avouait-il,
D’inventer un nom pour cet objet qu'ils frappaient.
« Celle qui trouvera un nom
Pour cette chose, à laquelle j'ai consacré
Du temps et du labeur
Et des nuits blanches
Et qui me fera aussi découvrir
Un nouveau jeu qui m'est inconnu –
Celle-là sera, sans dot,
Lady Kycke à l’instant même. »
Evelyn créait de nouveau jeux ;
Evelyn savait leur trouver des noms :
Sir Tomkyn était au courant, et s'écria
En lui-même : « Ma femme elle sera !
Et je ne serai pas injuste
Envers l'aîné des deux. »
Il ignorait qu'à cette époque,
Evelyn aimait le jeune De Lysle.
De Lysle et Evelyn jouèrent au
Battledore sur la pelouse ;
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Tandis que Mlle Edith, rusée et subtile,
Assise, tissait avec sa navette* [1].
« Dis-moi », s'écria Lysle, « comment pourrait-on appeler
Cette demi-sphère de liège,
Avec ses plumes si gaies ? –
Comme un paon, d'ailleurs,
Qui, avec tout son apparat et ses cris,
Ne s'envole jamais tant qu'il n'y est pas obligé. »
« Appelle-la paon », dit Evelyn ;
Edith, la rusée demoiselle, écoutait.
« Elle pourrait atteindre le toit le plus haut,
Si le liège était tendu par une trame,
Bien ferme comme la queue d’un faucon [2]. »
« Ma chère », s'écria Edith, « c'est bien possible ! »
Alors ses fils autour et autour
De la demi-sphère de liège elle enroula.
« Avec plus de plumes de la queue
Du coq, elle ne manquera pas
De s'envoler, si bien, que nous serons
Bientôt d'accord sur son nom ;
La navette (shuttle) a aidé, et le coq aussi ;
Ce n’était nullement une idée fantomatique
Qui avait traversé l'esprit de la cadette :
Alors l'aînée vint en courant et l'embrassa ;
« Allez jouer tous les deux,
Pendant que je m’essouffle à mes tâches ménagères. »
Ses bottines scintillaient sur le vert gazon
Bien qu'elle courut ses chaussettes ne se fripèrent pas
Le jeune chiot carlin l'accueillit ;
Elle ne s'attarda pas, mais prit une tasse,
** le fait qu'elles ne se fripent pas en courant montre à quel point ces articles étaient raffinés)
Notes du traducteur :
[1] La navette (shuttle en anglais) était un outil en bois dur avec lequel le tisserand faisait courir le fil dans un mouvement d’aller-retour incessant. Un va-et-vient qui rappelait la circulation du volant passant métronomiquement de raquette en raquette.
[2] En anglais, «kite» qui fait habituellement référence au cerf-volant est aussi le nom donné à une espèce de faucon, le Milan.
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Versant avec le plus grand soin,
Elle la remplit d’un rare hydromel,
« Ce qui, pensa-t-elle, lui plaira à coup sûr »
C’est alors que Sir Tomkyn entra.
Jamais ce chevalier n’oserait refuser
Une coupe de vin offerte par une demoiselle.
Une coupe dans la main droite, une balle dans la gauche
C’est ainsi qu’elle l’accueillit dans le hall ;
Tandis que dehors, il voyait, je suppose),
Sur la terrasse, Evelyn
Jouant au battledore avec Lysle:
Ainsi tous les quatre étaient occupés.
« De belles plumes, aux couleurs vives,
Je suis ravi par ce spectacle »,
S’écria Sir Kycke.
La modeste demoiselle,
Edith, dit à Sir Tomkyn : –
« Oui, ma navette (shuttle) a tiré le fil,
Et les plumes blanches et rouges du coq
Solidement fixées dans un bloc de liège -
Cela suggère
Que le meilleur
Nom pour ceci est SHUTTLE-COCK »
« Remplissez, oh, remplissez encore ma coupe »,
Dit Sir Tomkyn ; « Ha ! champagne. »
Il supporta merveilleusement bien le choc,
Marmonnant simplement : « Shuttlecock ! »
« Maintenant », s'écria-t-elle, « autre chose –
À cette balle est attachée une ficelle,
L'autre extrémité à la tige de la coupe ;
Maintenant, voyez, je la lance en l'air :
Et dans la coupe, j'attrape la balle. »
Sir Tomkyn les invita bruyamment
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A une autre coupe de champagne.
Puis il regarda la petite qui venait de parler.
« La coupe a-t-elle une tige pointue ? »
Demanda la demoiselle. « Oui. Hum ! »
Répondit Sir Tomkyn. « Je vais vous montrer »,
Dit Edith, « Ce que vous ignorez
C’est que dans la boule il y a un trou– »
Sir Tomkyn s'exclama : « C'est drôle ! »
Et il vida la bouteille d'un trait.
« Maintenant, cette boule sur la pointe
De la tige je l’attrape, Sir Kycke :
Voilà, j'ai réussi !
C'était difficile, mais voilà tout,
Tout cela a été fait, par amour pour vous. »
Alors il réessaya encore et encore,
Ce qu'il n'avait jamais essayé auparavant ;
Jouant tranquillement dans le hall,
À ce nouveau jeu de la coupe et de la balle.
« C’est un jeu que j’aime bien », dit-il.
« Ha ! Je l’ai attrapé sur la pointe !
Edith, vous êtes ma Madame Kycke. »
Et sa sœur ? Qu’en est-il d’elle ?
Je dois remettre la suite de cette histoire à plus tard,
Jusqu’à ce que j’aie d’autres manuscrits.
Pour me dire « Non » ou « Oui ».
Quand les enfants se regroupent,
Demandant pourquoi on l’appelle « shuttlecock »,
Contez-leur l’histoire du temps jadis :
«Shuttlecock and battledore»
Ou, comme l’appelaient les bardes d’Oc,
«Battledore and Shuttlecock».
Notes
[1] ↑ Pour Punch, il écrivit notamment la populaire chronique « Happy Thoughts », dans laquelle il relatait les difficultés et les distractions de la vie quotidienne en Angleterre. Cf. F.C. Burnand, Wikipédia.
[2] ↑ «Le vieux Boniface aimait la bonne chère, / Et buvait son verre de bière de Burton. / Et quand les nuits devenaient étouffantes, / Il dormait torse nu.»
[3] ↑ Jacqueline Simpson & Steve Roud, A Dictionary of English Folklore, Oxford University Press, 2000, p. 235
[4] ↑ «The peasants were poor but honest, strong, and happy, their children were well fed and also happy, and the squire or lord of the manor cared for his people as a father would his family, while a benign parson looked after their spiritual needs.» Jacqueline Simpson & Steve Roud, A Dictionary of English Folklore, Oxford University Press, 2000, p. 235)
[5] ↑ 1879 verra la publication d’une revue catholique londonienne, intitulée Merry England, glorifiant l’Angleterre d’autrefois.
[6] ↑ Sur le parcours de cet idolâtre d’Hitler et de Rudolp Hess, cf. Dr. Paul Jackson, «Colin Jordan’s “Merrie England” and “Universal nazism”», The University of Northampton. Disponible sur antifascistarchive.net.
[7] ↑ «A jet with a sad brow», formule oxymorique prononcée par Falstaff dans la pièce de Shakespeare, Henri IV – King Henry IV (2ème partie, acte 5, scène 2), 1596-1598.
Voir Nathalie Vienne-Guerin, «“A jet with a sad brow” : Shakespeare’s ambivalent insults», University of Bucharest review, Vol. 13, n° 1 («Humour and Pathos in Literature and the Arts»), 2023.
[8] ↑ «The adherents of the Merrie England school sought to recreate this golden age, and one of their key tools was to reform the pastimes of the poor which had, quite clearly in their eyes, lost both their innocence and their traditional values.» Ibidem.
[9] ↑ Cf. B. Dupiney de Vorepierre, Dictionnaire français illustré et encyclopédie universelle, Tome 1, 1860, p. 648.
[10] ↑ «La longueur du voile indique le rang social de sa propriétaire. S'il atteind la ceinture, il est porté par une bourgeoise. S'il atteind les talons, il est porté par l'épouse d'un chevalier. S'il traine au sol, il est soit porté par la reine, soit par une princesse.» «Le Hennin», blog HistoArt, 18 janvier 2012
[11] ↑ Sans doute par analogie avec l’instrument à percussion du même nom, un grand tambour constitué d'un bassin hémisphérique en métal recouvert d'une peau tendue, utilisé le plus souvent par paires (Définition CRNTL)
[12] ↑ Cf. Pierre Richelet, Dictionnaire françois, contenant généralement tous les mots tant vieux que nouveaux et plusieurs Remarques sur la Langue Françoise, 1706, p. 816. Source Gallica.BnF.
[13] ↑ Cf. «Badminton. The early history of the game», in Lawn Tennis, 6 décembre 1899, p. 439. Re-publié sur le site Badminton England.
[14] ↑ «Volant», in Pierre Richelet, Dictionnaire françois, contenant généralement tous les mots tant vieux que nouveaux et plusieurs remarques sur la langue françoise, 1706, p. 888.
[15] ↑ En 1891, Sabine Braing-Gould, prêtre Anglican, mythographe et folkloriste publia In Troubadour-Land. A ramble in Provence et Languedoc.
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