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Publié par Frédéric Baillette

À chacun son jeu : Tambourin pour les garçons, Volant pour les petites filles

    Cette printanière illustration toute en délicatesse, signée Jules Maurel, est issue des Récréations de bébé, un album pour la jeunesse publié dans La Bibliothèque de bébé. Une « charmante collection » d’ouvrages cartonnés, illustrés de nombreuses « gravures colorisées », publiés à la fin du XIXème siècle, qui s’adressait aux enfants obéissants (comme l'ont disait alors) et choyés des milieux cultivés et aisés. Il constituait une « étrenne utile », offerte par des parents attentionnés, des mères soucieuses de la bonne éducation de leur « bébé », ce petit enfant chéri (voir en annexe 1, l’ensemble des 15 titres de cette collection, lancée par Théodore Lefèvre au début des années 1870).
    Apparu en France vers le milieu du XIXème, l’affectueux vocable « Bébé » allait rapidement remplacer les termes nouveau-né, nourrisson, poupon, enfançon, etc., jusque-là utilisés.

    Et, même si Bébé fut le surnom donné en 1747 par le roi Stanislas de Norvège (alors exilé en Alsace) au nain Nicolas Ferry dont il fit le bouffon et le faire-valoir de sa Cour [1], le terme provient plus certainement de l’importation, par des familles anglophiles, de l'anglais « baby », transformé en « bébé » à la fin des années 1860. Chargé d’une forte charge affective et protectrice son adoption « valorise l’enfant au berceau », en vient à désigner un enfant préscolaire (de 0 à 6 ans) [2], puis par extension restera attaché à l’enfant qui grandit.

    Ainsi Les Récréations de bébé est un cadeau qui s’adresse aux jeunes écoliers et aux écolières qui, une fois la classe achevée (devoirs du lendemain faits et leçons apprises), s’éparpillent aux quatre vents, « heureux de retrouver le grand air, le soleil et la liberté ». Un temps de détente toutefois bien encadré, octroyé dans des espaces familiers, sous surveillance et protection parentale. Lorsqu’aux beaux jours, les enfants se dispersent, tels une volée de moineaux, c’est dans des jardins particuliers ou dans les allées des parcs, tandis que les « mamans assises sur un banc causent un ouvrage de broderie aux doigts ».

    Cet envol ludique autorisé se révèle par ailleurs fortement sexué. Filles et Garçons ne pratiquent, évidemment, pas les mêmes jeux (ni ne possèdent les mêmes jouets).
    Les futurs mâles font notamment voler des cerfs-volants, disputent une partie de quilles, jouent aux billes, et s’adonnent, en « culotte courte », au Tambourin. Une activité qui, dans leurs jeux, occupe « la place que tient le volant dans [ceux] des petites filles », amusement qui « développe la grâce, qui fait le plaisir des yeux, et la gentillesse, qui répand la joie dans la maison » ! Tandis que les récréations des garçonnets « alimentent la force qui, plus tard, portera le poids de la vie et assurera le bonheur d’une famille ».
 

« Le Tambourin », illustration de Jules Paurel, in André Maurel, Les Récréations de bébé, Paris, Émile Guérin Éditeur, 1888

« Le Tambourin », illustration de Jules Paurel, in André Maurel, Les Récréations de bébé, Paris, Émile Guérin Éditeur, 1888

   À chacun son jeu, tandis que les garçons frappent violemment une balle dure, les filles poussent gentiment le bel emplumé, et à chacun son futur rôle social et familial. Destin de maîtresse de maison apprêtée et attentionnée pour la future fée du logis, fonction de chef de famille pour le futur père, protecteur et décideur (détenteur de la puissance paternelle – la notion juridique de chef de famille ne sera supprimée, en France, qu'en 1970).

    Ces deux jeux de « raquettes » ne sauraient développer les mêmes aptitudes physiques et les mêmes tempéraments :
    Si « le tambourin [auquel Les Récréations de bébé consacre une page, reproduite en Annexe 3est une sorte de volant […] il réclame, pour être bien joué, la vigueur des bras et la souplesse des jarrets. Ce n’est pas un bouquet de plumes de couleur, voltigeant au gré d’une mignonne raquette à jour [cordée], mais une forte balle de cuir pressé que reçoit et renvoie une membrane résistante, tendue par un disque. »
    Le tambourin demande de l’œil, du jarret et de « l’huile de bras » ! C’est un jeu physiquement exigeant où les garçons terminent « en nage ». L'enchainement des parties ne laissant que peu de temps aux bavardages, a contrario d’une paisible partie de volant où les demoiselles, ces pipelettes, peuvent jacasser tout à loisir : « Impossible d’imiter Rose et Cécile qui jasent à plaisir d’un bout à l’autre d’une partie de volant ».
 

Les Jeux de l'enfance, in Jules Delbruck, Les Récréations Instructives, 1860 (vers)

Les Jeux de l'enfance, in Jules Delbruck, Les Récréations Instructives, 1860 (vers)

    Car, comme souligné d’emblée dans l’historiette qui s'intéresse au « Volant » (disponible également en intégralité en annexe 2 : « Voilà bien le jeu par excellence des petites filles » ! Des mignonnes « gaies à souhait et belles à ravir » qui, par ailleurs, font la ronde en espérant toutes devenir Reine, ou qui, comme Marguerite, font s’enfler et s’envoler des « bulles de savon », à l’aide d’un « mince tuyau de paille ».
    Si le volant convient tout particulièrement aux demoiselles, c’est qu’il s’avère être un jeu facile et donc calme. Ses règles simples (pour ne pas dire simplistes - voir « L'Art et les manières de jouer au volant ») ne provoqueraient ni tensions, ni animosités, là où ceux des garçons suscitent disputes, chicaneries et bousculades : « Aucune complication des règles aussi rigoureuses que fertiles en querelles, comme dans les jeux des petits garçons. Pas de ces vilaines formalités qui obligent souvent le joueur à rentrer à la maison, les habits fripés, le visage barbouillé, les mains noires. »
    Le volant reste un jeu honnête et gracieux. Une aimable, innocente et riante distraction où, comme l’écrira en 1911 un journaliste, les jeunes filles pouvaient « discrètement faire montre de leurs grâces et trouver un mari »  [3] (les prétendants s’invitant dans le jeu par galanterie pour fleureter et tenter de séduire l’élue de leur cœur – cf. « Les jeux de l'amour et du volant »).

    Si au XIXème siècle et jusqu’en 1914, voire au-delà, bébés et jeunes enfants sont sexuellement indifférenciés (tous portent la robe et souvent les cheveux longs et bouclés), dès qu’ils marchent, leurs activités ludiques actent rapidement une démarcation de genre, contribuant à une séparation des identités sexuées (division, catégorisation et hiérarchisation).
    En inculquant des valeurs antinomiques, en incorporant des codes et un habitus de genre, les jeux participent de la construction de la masculinité et de la féminité (valorisation de l’affrontement physique pour les uns au travers de duels compétitifs, focalisation sur la grâce et la coopération pour le « sexe charmant », voué à rester « faible »). Au travers de cette dichotomie, garçonnets et fillettes se conforment à des attentes et se préparent à assumer des rôles sociaux nettement différenciés.
 

« Les Récréations » (des filles et des garçons), Images d'Épinal, vers 1885
« Les Récréations » (des filles et des garçons), Images d'Épinal, vers 1885

« Les Récréations » (des filles et des garçons), Images d'Épinal, vers 1885


    Ainsi, le Tambourin fait-il partie de la vie des garçons et le Volant du quiétisme des filles !
    Cette disjonction, cette bifurcation ludique qui assimile le jeu du volant à une amusette, à un placide enfantillage va durablement coller aux plumes du badminton, qui, dès ses premières apparitions, sera décrit comme un amusement pour fillettes, puis perçu (jusqu’à aujourd’hui encore) comme un « sport de gonzesses » (voire d’efféminés). « Pour beaucoup de garçons, constate en 2011 un journaliste du magazine Le Sport, le fait d'expédier un truc en plume au-dessus d'un filet peut manquer de testostérone. Impossible de péter l'arcade de son adversaire, assez peu d'occasions de faire des tacles glissés ou des plaquages en pleine course, bref, un sport de camping. Ou de fille... » [4]

    Cette dévalorisation stigmatisante persiste aujourd’hui encore sous forme de plaisanterie, certes le registre sciemment moqueur mais la dite boutade régulièrement et spontanément formulée. Alors que le tennis (sport de balle, tout comme le tambourin), bien qu’à ses débuts identifié comme une sorte d’inoffensif jeu de volant [5] (convenant aux jeunes femmes auxquelles il fournit un « prétexte […] naturel aux attitudes les plus gracieuses » [6]), accéda, lui, rapidement au statut de « véritable sport », d’activité athlétique « exige[ant] une réelle dépense de force » [7], s’adressant avant tout aux masculines virilités.
    Si la balle de tennis est « une manière de volant sans plumage », écrit ainsi en 1911 un journaliste du quotidien Le Matin, « le tennis est au volant ce qu’est la mitrailleuse à l’arbalète » ! [8]

    Cette représentation dépréciative, discréditante, reléguant le badminton à un rôle subalterne (un accessoire pouvant, au mieux, constituer, l’hiver venu, un palliatif au tennis), va se révéler bien difficile à extirper des mentalités, et entraver durablement (si ce n’est compromettre) la reconnaissance du badminton comme « un vrai sport » ! Une revendication volontariste dont nous étudierons le cheminement dans un prochain chapitre.

Pour aller plus loin, sur ce même blog :
« Le Volant, un jeu pour les filles », 
« Le Volant, un jeu de “Pucelle” ? »,
« Le Badminton : Un sport “à l'usage des dames”, des épouses, pin-up, starlettes et adeptes de naturisme »
  et « Le Badminton “A game for Ladies” »

 

La Gazette des Enfants-, n° 25 du 26 mai 1892

La Gazette des Enfants-, n° 25 du 26 mai 1892

Album d'Images, Collection pour Petites Filles, Imagerie de Pont-à-Mosson, éditeur Louis Vagné, 1903 (Vers)

Album d'Images, Collection pour Petites Filles, Imagerie de Pont-à-Mosson, éditeur Louis Vagné, 1903 (Vers)

Notes

[1]  Voir Olivier Rasimi, Bébé, Paris, Éditions Arléa, 2021 et de Jean Granat et Évelyne Peyre, « Bébé », un. nain à la cour de Lunéville (1741-1764), Paris, L’Harmattan, 2008.
[2]  Cf. Présentation de « Bébé saura bientôt lire », BNF / Les Essentiels.

[3]  « Aux temps préhistoriques du sport français, il y a une vingtaine d’années, on ne faisait guère de différence entre le tennis et le volant, ou plutôt celle que l’on pouvait faire était tout à l’avantage du volant, plus simple, moins coûteux, et grâce auquel bien des générations de jeunes filles avaient pu discrètement faire montre de leurs grâces et trouver un mari. Mais le volant était essentiellement féminin et les hommes ayant décidé de “faire du port pour la patrie” choisirent le tennis pour son nom anglais, ses accessoires, et plus tard pour le profit qu’ils peuvent en tirer. »
L. de Gleurac, « Le sport de la raquette. Manuel indispensable aux débutants », Le Matin, 6 mai 1911, p. 6.
[4]  Cf. Ronan Daniel, « Top 10 des sports de “gonzesses” en France », in Sport, 23 novembre 2011.

[5]  « Pour beaucoup de gens […] point de différence entre une partie de volant et un match de lawn-tennis », « Le Lawn-Tennis », in Le Plein Air. Revue Illustrée de tous les sports, 24 décembre 1909, p. 107.
    « Renvoyer distraitement une balle toutes les cinq minutes au cours d’un double mixte, s’appelle malheureusement aussi ”faire du Tennis” mais ceci n’est en réalité qu’une rénovation de l’antique et inoffensif jeu de volant », « Le Tennis. Sport violent », in Les Cévennes et le Midi, 29 septembre 1923

[6]  Cf. « Une partie de Lawn-tennis », in L’Univers Illustré, 30 avril 1887, p. 571.
[7]  L. de Gleurac, « Le sport de la raquette. Manuel indispensable aux débutants », Le Matin, 6 mai 1911, p. 6.
[8]  R. Thoumazeau, « La Coupe Davis », in Voilà. L’Hebdomadaire du reportage, 30 Juillet 1932, p. 7.

Annexe 1 

Bibliothèque de bébé
« Livres d'étrennes », in Catalogue Mensuel, n° 40, Décembre 1896, p. 20

 

Annexe 2 
« Le Volant », in André Maurel, Les Récréations de bébé,
Paris, Émile Guérin Éditeur, 1888, pp. 13-14

À chacun son jeu : Tambourin pour les garçons, Volant pour les petites filles
À chacun son jeu : Tambourin pour les garçons, Volant pour les petites filles

Annexe 3 
« Le Tambourin », in André Maurel, Les Récréations de bébé,
Paris, Émile Guérin Éditeur, 1888, p. 22

À chacun son jeu : Tambourin pour les garçons, Volant pour les petites filles
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